L’humain, l’artiste, le citoyen – quand tu écoutes la musique d’un connard et que tu mates les films d’un violeur.

Parfois je me pose des questions. Souvent en fait. J’aime bien me remettre en question et confronter mes raisonnements, mes observations. J’aime bien me faire l’avocat du diable avec moi-même. J’aime bien débattre à l’intérieur de moi. Sauf que ça conduit nullepart. Alors en attendant d’ouvrir le café-salon-de-thé-librairie-débat de quand j’aurais soixante-dix ans, je vous propose ici, le fruit de mes raisonnements aux chemins tortueux.

Quid de la scission, de la césure entre l’humain et l’artiste. Sachant que l’un n’existe pas sans l’autre. Ce qui n’est pas le cas pour l’inverse. Je me suis demandé comment je pouvais apprécier des artistes, le travail d’artistes qui dans leur vie “civile” représentaient tout ce que je ne supporte pas dans le comportement, les idées ou les actes. Je me demande en quoi on doit, par exemple, saper le travail d’un artiste parce qu’il a commis des actes délictueux ou criminels? Je pense à l’intervention des femen pendant le concert de Woody Allen. Elles souhaitaient mettre en lumière la culture du silence qui perdure depuis des années autour des agressions sexuelles qu’il aurait perpétré sur sa fille adoptive Dylan Farrow lorsqu’elle était enfant. Du coup se pose la question, aussi, de savoir à quel moment, malgré un jugement rendu par la justice, les civil/e/s se font juges eux-mêmes. Je ne remets absolument pas en question la parole de Dylan Farrow car je n’en ai pas le droit. Mais je ne remets pas non plus en question le travail et le verdict rendu par un juge car je n’ai pas toutes les informations nécessaires à la compréhension de cette affaire pour me faire juge moi-même.

Comment puis-je continuer à écouter R. Kelly avec toutes les horreurs qui sortent à son sujet? Puis-je dire “j’adore ce chanteur, mais je déteste l’homme (que je ne connais pas d’ailleurs)”? Comment puis-je aimer la musique de Michael Jackson après les découvertes écoeurantes qu’ont pu faire les autorités dans sa maison après son décès? Comment voir tant de beauté dans les chansons d’une personne jugée à diverses reprises pour de faits de violences sexuelles sur des mineurs? Ai-je le droit, en tant qu’humaniste et féministe, d’apprécier les films de Polanski malgré les agressions sexuelles dont il est accusé et qui n’entachent absolument pas ni sa carrière ni sa vie publique? Puis-je continuer à analyser les oeuvres de Clint Eastwood avec l’oeil positif que j’avais, maintenant que je sais qu’il est très conservateur et pro NRA? Qu’est-ce que je pense de Johnny Depp après les révélations d’Amber Heard? Qu’est-ce que cela change de mon regard sur Brad Pitt qu’il pense qu’il faille avoir une arme sur soi? Est-il moins bon acteur? Résolument non. Finalement, ses idées lui appartiennent, elles n’entrent pas nécessairement en ligne de compte dans son travail. Est-ce que le travail de toute une vie de Brigitte Bardot pour la cause animale est annihilé par ses propos racistes et homophobes? Est-ce que je peux imaginer payer pour aller voir un film dans lequel joue Wesley Snipes? Pourquoi ai-je autant de plaisir à écouter la musique d’Eminem alors que je sais qu’il peut se montrer violent et menacer de mort quelqu’un? D’ailleurs, comment puis-je trouver certains artistes (simplifions acteurs et musiciens) tout à fait attirants alors que je sais quelle déchets ils peuvent être dans leur vie conjugale? Je pense notamment à Sean Penn. Comment Hollywood a pu permettre à des personnes jugées pour violences de rester sur le devant de la scène et d’être à ce point mises en valeur? Quelle image cela véhicule-t-il, tous ces hommes qui ont pu continuer leur carrière sans trop de difficulté malgré les accusations portées contre eux, là où d’autres personnes à la vie pro plus banale n’auraient pas pu continuer?

Alors voilà, je me demande si je baffoue mes convictions, mes valeurs, mes principes en appréciant en consommant le travail de personnes qui, dans leur vie personnelle, peuvent me débecter.

L’autre jour My Lord m’a dit “vu ton adoration pour Stephen King, comment te sentirais-tu s’il était révélé qu’il a commis tel ou tel acte?”. Je me sentirais trahie. Mais je saurais sûrement faire la part des choses, on peut être un génie de l’écriture et un criminel, non? Dans ma vie de tous les jours, si mon épicier à fait de la taule parce qu’il a tué quelqu’un, ben, je le sais pas, et si c’est le cas, a priori il a purgé sa peine donc j’ai rien à dire.

Qu’en pensez-vous? Ce que l’on sait des agissements de certains artistes, de leurs convictions peut avoir un impact sur votre façon de considérer leur travail? Cela peut-il vous faire cesser d’écouter leur musique? De regarder leurs productions graphiques? De lire leurs livres?

Photographie de Une: Brochette 

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